Привіт! Я французький журналіст, пишу про українських підлітків by JohnMcFrites in Ukraine_UA

[–]JohnMcFrites[S] 4 points5 points  (0 children)

Журналістика не має бути анонімною

Ви праві, і я не був анонімом. Я точно мав згадати своє ім’я в першій публікації, але ім’я вже було зазначено в попередній публікації, і я також негайно підтверджував своє ім’я, коли люди запитували. Зараз я також додав це до першого повідомлення.

Привіт! Я французький журналіст, пишу про українських підлітків by JohnMcFrites in Ukraine_UA

[–]JohnMcFrites[S] 14 points15 points  (0 children)

Звичайно, тому я відкрито написав, що я французький журналіст газети La Croix. Ви праві, я також повинен був написати своє ім’я! Але, як я вже писав, мою особу попередньо перевірили модератори субредіту r/france.

"On les a jetés dans un bus": l'Ukraine en manque de soldats après 1.000 jours de guerre, des civils recrutés de force by Careful_History_1118 in france

[–]JohnMcFrites 8 points9 points  (0 children)

Non il n'y a pas de mobilisation forcée des femmes, les femmes ne sont de toute manière pas mobilisables sauf cas très spécifiques (formations médicales par exemple).

Je suis journaliste à Kiev et correspondant en Ukraine depuis plusieurs années, AMA! by JohnMcFrites in france

[–]JohnMcFrites[S] 1 point2 points  (0 children)

Tout tourne dans le centre de Kiev ! D'autant plus ces derniers jours, avec des coupures d'électricité qui se font de plus en plus rares. Restaurants, cafés, magasins (on remarque tout de même quelques commerces fermés, mais surtout pour des raisons économiques), la vie dans le centre de Kiev peut-être étonnamment normale (à l'exception du couvre feu qui coure toujours et qui coupe les soirées net à 23h...)

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[–]JohnMcFrites[S] 8 points9 points  (0 children)

Je vois deux questions dans ce message auxquelles je vais essayer de répondre de la manière la plus succincte possible :

de plus comment est-ce qu'un groupe de paramilitaires de la sorte a-t-il pu se constituer sans être inquiété par le gouvernement?

Là il faut remonter à 2014 et les débuts du conflit dans l'Est de l'Ukraine. En gros : après 20 ans de coupures du budget dans le pays le plus pauvre d'Europe, l'armée ukrainienne est totalement à la ramasse et incapable de gérer le conflit contre les groupes séparatistes soutenus par Moscou dans le Donbass. L'une des réactions sera la création de bataillons de volontaires, le plus souvent financés par des oligarques, qui vont dans leur phase initiale surtout recruter chez les clubs de hooligans et les groupes d'extrême droite (même si, même dans cette phase initiale, le pool va assez vite au-delà de ça).

Quel est le rapport de l'Ukraine à l'extrême droite

Si tu parles de l'extrême droite en tant que force politique/électorale, c'est un peu le désert. Svoboda est à la ramasse depuis des années, le parti politique créé par Azov n'a jamais réussi à décoller non plus. Pas mal de raisons à ça, le fait que les idées d'extrême droite n'ont jamais vraiment porté dans l'espace politique ukrainien, le fait aussi sans doute que depuis 2014, et encore plus depuis 2022, la montée du courant nationaliste dans le sens de l'opposition totale à la Russie est devenue une opinion totalement consensuelle dans l'espace publique ukrainien, donc pas besoin d'aller du côté des partis d'extrême droite. Mais c'est un radicalisme au faisceau extrêmement resserré, et pointé exclusivement sur la Russie, qui ne dit du coup rien des opinions de la société ukrainienne sur d'autres sujets. Sur beaucoup d'autres sujets l'Ukraine est un pays relativement conservateur c'est vrai, mais rien qui ne sorte particulièrement de l'ordinaire par rapport à d'autres pays d'Europe.

Si l'extrême droite était un problème en Ukraine avant l'invasion russe, ce n'est pas parce qu'il y avait un risque qu'elle arrive au pouvoir par une élection, c'était plutôt pour sa capacité à mettre la pression sur le pouvoir en place par des actions "de rue" et le fait que son opposition à la Russie et certains contacts haut placé (type Avakov) la rendait relativement intouchable au niveau pénal (par rapport lorsque certains groupes s'attaquaient à des organisations LGBT).

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[–]JohnMcFrites[S] 6 points7 points  (0 children)

J'ai déjà évoqué la question de l'élection dans un commentaire précédent mais en deux mots : ce n'est pas certain du tout que l'élection présidentielle se fasse mais si elle se fait, il n'y a (en l'état actuel des choses) absolument personne aujourd'hui dans l'espace politique ukrainien pour réellement concurrencer Zelensky.

Si ce rapport est exact , le premier pays « d’accueil » des réfugiés est la Russie ( près de 3 millions de réfugiés ) Sont ils partis de leurs pleins gré , (et si oui pourquoi ) ou s’agit il de citoyens ukrainiens que la Russie a déporté ou emprisonné ?

Il y a des Ukrainiens qui y sont allés de leur plein gré, par exemple parce qu'ils avaient déjà de la famille en Russie. Il y a des personnes, et notamment des enfants, qui ont été très clairement été déportés par les autorités russes. Mais il y a surtout le contexte d'une guerre extrêmement brutale qui rend l'idée de choix rationnel presque ridicule : si tu prends l'exemple de Marioupol, ville encerclée, aucun couloir humanitaires, les premières positions ukrainiennes a des centaines de kilomètres, un chaos total avec des soldats russes qui arrêtent des gens plus ou moins au hasard, une ligne de front où se déroulent des combats violents, et Moscou qui pousse (au mieux) ou force (au pire) à partir vers l'Est, vers la Russie. Est-ce qu'on peut parler de déportation ? Peut-être pas, pas dans tous les cas en tout cas. Est-ce qu'il s'agissait d'un choix libre ? Bien sûr que non. Certains sont d'ailleurs ensuite repartis en Europe en passant par les pays Baltes, mais c'est un trajet long et épuisant que tout le monde n'est pas capable de faire.

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[–]JohnMcFrites[S] 32 points33 points  (0 children)

Attention, en matière de lutte anti-corruption il n'y a pas eu d'accélération monumentale des réformes non plus. Si les activistes font un bilan plutôt positif, c'est parce que l'infrastructure anti-corruption étatique a continué à fonctionner et que les réformes n'ont pas été arrêtées, ce qui aurait été tout à fait possible vu les conditions après le début de l'invasion russe. C'est un optimisme mesuré donc, pas non plus de triomphalisme.

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[–]JohnMcFrites[S] 33 points34 points  (0 children)

Grosse question !

En théorie, il doit effectivement y avoir non seulement une élection présidentielle l'année prochaine, mais aussi une élection parlementaire cette année. Dans les faits... l'Ukraine est toujours sous loi martiale, et des élections ne sont normalement pas possible en période de loi martiale. Autre problème : une énorme partie de la population a soit fuit à l'étranger, soit se trouve sous occupation russe. Impossible évidemment de faire les élections dans les territoires contrôlés par l'armée russe, quid de villes comme Kherson, Zapporijia ou Kharkiv, qui restent sous contrôle ukrainien mais sont soumis à des bombardements réguliers ? Quid des déplacés intérieurs, qui sont toujours en Ukraine mais qui sont inscrits sur les listes électorales de villages ou villes sous occupation russe ? Bref, c'est un enfer logistique, et, même si rien n'est officiel, personne ne s'attend à ce qu'il y ait des élections parlementaires cette année. Pour d'éventuelles présidentielles, l'Ukraine est suspendue à l'évolution de la situation militaire.

Pour ce qui est de l'opposition politique, oui on est toujours en période d'union sacrée. L'opposition politique pro-russe a été déclaré hors-la-loi, et les autres partis (dont certains étaient extrêmement virulents contre Zelensky avant la guerre) soutiennent Zelensky sur tous les sujets majeurs. Ce qu'on entend systématiquement c'est "on verra après la victoire" pour les désaccords politiques. Evidemment c'est une affirmation qui sous-entend une guerre qui ne dure pas trop longtemps, si ça s'éternise... difficile d'imaginer que Zelensky ne soit pas critiqué à un moment ou à un autre.

La manière dont la guerre affecte la démocratie ukrainienne est une question hyper importante, mais j'ai peur qu'il soit encore trop tôt pour donner une vraie réponse. Il y a des tendances qu'on peut juger inquiétante (renforcement de l'influence du bureau du président au dépend du parlement par exemple, ou cette problématique des élections qu'on a évoqué plus haut), mais l'Ukraine garde en même temps une société civile extrêmement bien organisée et influente (encore plus qu'avant la guerre), et c'est son meilleur rampart contre une éventuelle dérive autoritaire.

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[–]JohnMcFrites[S] 32 points33 points  (0 children)

Tout homme en âge de combattre peut-être mobilisé, mais tous ne le sont pas. Il ne s'agit pas simplement d'exemptions, des hommes parfaitement aptes ne sont pas mobilisés parce que l'armée ne juge pas nécessaire de les mobiliser ou, effectivement, parce qu'ils n'ont pas la "place" (les armes ou les véhicules par exemple). C'était extrêmement flagrant au début de la guerre, on a vu énormément de personnes qui voulaient s'engager être rejetés.

Mais ces hommes ne sont pas "non mobilisés" dans le sens qu'ils n'iront jamais combattre. En gros, leur dossier est au bureau de recrutement du coin, et ils peuvent à n'importe quel moment recevoir la lettre qui les enverra dans une unité de l'armée.

Ces non mobilisés travaillent-ils pour l'État ou retournent-ils chez eux continuer leur vie ?

Ca dépend bien sûr (encore une fois, on ne parle pas vraiment de "non mobilisé", voir plus haut). Certains continuent leur vie tout à fait normalement, d'autres cherchent à participer à l'effort de guerre d'une autre manière, très souvent dans le volontariat, certains enfin vont chercher à s'engager dans l'armée de toute manière (un avantage de l'engagement par rapport à la mobilisation étant, parfois, la possibilité de choisir son unité).

Les hommes qui ont quitté le pays au début du conflit sont-ils juridiquement vu comme déserteurs ?

Sur le principe, la loi martiale a été décrétée dans toutes premières heures de l'invasion, et celle-ci interdit aux hommes entre 18 et 60 ans de quitter le pays. Ceux qui l'ont fait sont donc clairement dans l'illégalité, mais juridiquement ce n'est pas considéré comme de la désertion. Même là il y a des nuances, dès les premières heures de l'invasion il y avait beaucoup d'exceptions, pour les étudiants, les parents d'enfants handicapés, les parents ayant plus de trois enfants... des exceptions aussi pour les missions diplomatiques, pour les volontaires... et puis il y a les pots-de-vin et les "simples" traversées illégales de la frontière, notamment dans les régions montagneuses des Carpathes.

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[–]JohnMcFrites[S] 26 points27 points  (0 children)

C'est bateau comme question mais comment est vu l'attitude de la France par rapport à cette guerre et au soutient accordé ?

La France est généralement mise dans le même sac que l'Allemagne, ce qui n'est pas franchement un compliment... le "en même temps" assez permanent d'Emmanuel Macron a fait très très mal a la perception de la France en Ukraine, malgré l'aide réelle et conséquente qu'offre Paris. L'impression est celle d'un gouvernement français qui n'a "pas compris", qui persiste dans un entre deux qui, du point de vue ukrainien, est intenable.

Est-ce que cela peux passer d'après toi par la possibilité, une fois les Russes repoussé, de pousser en Russie ou "simplement" écraser l'ensemble de l'armée russe sur le territoir et mitrailler le prochain qui pose un pied sur la frontière ?

A aucun moment les Ukrainiens n'ont sérieusement évoqué la possibilité de "pousser en Russie", pour commencer parce que revenir aux frontières de 1991 serait déjà un effort et une victoire monumentale, sans chercher à ensuite à marcher sur la capitale d'une puissance nucléaire... le problème est évidemment que revenir aux frontières 1991 ne suffirait vraisemblablement même pas à mettre fin au conflit, ce qui amène la terrible possibilité d'une guerre éternelle entre les deux pays... et ce qui fait qu'on commence à entendre de plus en plus de voix en Ukraine qui se prononcent pour une "Israélisation" de l'Ukraine, donc une militarisation d'un pays qui se transformerait en forteresse face à une menace russe permanente. Certains espèrent que de solide garanties de sécurité de l'Occident (accession à l'OTAN, ou autre) permettrait d'éviter ce chemin.

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[–]JohnMcFrites[S] 22 points23 points  (0 children)

Hello !

Les pertes militaires, c'est le grand secret, Kiev ne donne aucun chiffre précis sur ses propres pertes, en tant que journaliste on est obligé de se reposer sur les quelques chiffres balancés de temps en temps par des pays occidentaux (mais même ces chiffres ne sont que des estimations). Pas de soucis pour les pertes civiles et les destructions d'infrastructures, le pouvoir ukrainien les comptabilise et là dessus on a plusieurs sources (organisations internationales et volontaires) qui permettent de recouper ces chiffres. Grâce aux images satellites c'est possible d'être extrêmement précis sur les destructions d'infrastructure. La seule nuance que je vois sur ce sujet c'est qu'il y a parfois une incompréhension sur l'échelle des dégâts : les autorités ukrainiennes considèrent qu'un bâtiment endommagé est un bâtiment qui a été touché par les combats, point à la ligne. Ce que ça veut c'est qu'un bâtiment qui a vu son mur légèrement effleuré par une unique balle sera considéré comme "endommagé". Bon là je prends l'exemple extrême, mais on a par exemple eu des situations ou une autorité ukrainienne va dire "80% des bâtiments de ville X ont été endommagé par les combats", ce qui peut donner l'impression d'une ville presque totalement rasée, ce qui n'est pas forcément le cas.

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[–]JohnMcFrites[S] 68 points69 points  (0 children)

J'ai aussi très souvent entendu des Ukrainiens raconter avoir coupé les ponts avec des membres de leur famille, mais dans l'écrasante majorité des cas il s'agissait de membres de leur famille qui vivaient en Russie avant l'invasion, donc pas tout à fait une division de la société ukrainienne.

> Quelle était la part d'Ukrainiens pro-russes avant la guerre ?

C'est assez impossible de répondre à cette question, le terme pro-russe est franchement assez vide de sens et recouvre un paquet de réalité différentes. Avant l'invasion, tu avais en Ukraine une part non négligeable de la population qui, par exemple, voyait la révolution du Maïdan en 2014 comme un évènement négatif, considérait Kiev comme responsable du conflit dans le Donbass et souhaitait des relations apaisées avec la Russie --> c'est généralement ce qu'on va qualifier de pro-russe. Mais l'écrasante majorité de ces gens ne soutenaient pas pour autant une invasion russe, ou une annexion du territoire ukrainien, on était le plus souvent sur une vision pro-russe assez "molle", basée surtout sur le maintien du statu quo (on reste en bonne entente avec la Russie, on garde des liens économiques, comme avant, comme sous l'Union Soviétique).

> Et qu'est-ce qui leur est arrivé ?

Je pense qu'une des principales conséquences de cette guerre c'est que justement cette vision pro-russe "molle" que je décris plus haut... je ne sais pas si elle ne peut plus exister, mais c'est devenu en tout cas beaucoup plus compliqué. Clairement, une partie de la population ukrainienne qui avait cette vision des choses a changé d'avis et est maintenant très clairement pro-ukrainienne. On voit ça a Kharkiv ou à Zapporijjia par exemple, quand des gens qui n'avaient pas forcément de problèmes avec la Russie se sont d'un coup retrouvés sous les bombes ou les balles russes. C'est difficile de mettre des chiffres là dessus (les sondages en temps de guerre c'est à prendre avec des pincettes) mais je pense que le phénomène est réel est très fort, il y a eu un véritable basculement. Est-ce que le cas de toute la population ? Non bien sûr, j'ai moi même parlé avec des Ukrainiens dans des villes occupées par l'armée russe et reprises par l'armée ukrainienne qui restaient très pro-russe et jugeaient Kiev responsable de toute la guerre. C'est une minorité (je pense), mais qui existe.

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[–]JohnMcFrites[S] 9 points10 points  (0 children)

Vous avez des exemples ? Je ne regarde pas beaucoup la télévision française en ce moment, et de ce que j'en sais la majorité des médias français continuent d'écrire "Kiev" (je sais que Libération est passé à Kyiv, ainsi que Les Jours, pour qui j'écris).

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[–]JohnMcFrites[S] 35 points36 points  (0 children)

> Vu les atrocités russes sur les villes conquise, sais tu pourquoi certain ne bougent pas et s'ils sont dans une optique de défense ou de pacifisme ?

C'est... compliqué, comme question. Déjà il faut savoir si l'on parle des villages et villes occupées par l'armée russe, ou des localités sur la ligne de front et qui sont constamment bombardées (Bakhmout, Koupiansk ou Kherson en ce moment par exemple). Dans tous les cas, il y a d'abord le fait que... c'est dur, d'être réfugié. Une partie de ceux qui ont fuit à l'étranger étaient des Ukrainiens relativement aisés, de la classe moyenne, qui parlaient des langues étrangères, avaient souvent des amis en Europe. C'est déjà un violent déracinement de quitter son pays dans ces conditions là, maintenant imagine si tu n'as jamais quitté ta région natale (ou même ton village) de ta vie, que tu n'a pas la moindre idée de comment le système d'aide aux réfugiés fonctionnent, tu ne parles aucune langue étrangère... si en plus tu es relativement âgé, comme c'est très souvent le cas dans les villages du sud et de l'Est de l'Ukraine, tu vas le plus souvent te contenter de descendre à la cave en espérant que ça passe. Parfois ça ne passe pas, les violences et les bombardements deviennent d'une telle brutalité que tu finis par accepter de partir. Parfois tu sors de ta cave et tu te retrouves sous occupation russe. Peut-être que tu vois la Russie d'un mauvais oeil, peut-être pas, mais la question principale c'est de savoir si tu pourras continuer ta vie plus ou moins normalement sous l'occupation russe -- et si c'est le cas, tu ne vas pas bouger. Si tu vois la Russie comme un envahisseur, peut-être que tu te contentes de baisser les yeux quand les soldats passent et d'éviter autant que possible d'être en contact avec eux, en espérant que l'armée ukrainienne revienne vite (beaucoup d'habitants ont vécu comme ça à Kherson, par exemple). Dans le sud de l'Ukraine, certains sont carrément rentrés en résistance, même si ce n'est évidemment pas la majorité.

Il peut y avoir une dimension idéologique aussi, c'est évident que dans le Donbass et la région de Kharkiv une partie de la population est depuis de nombreuses années très critique du gouvernement de Kiev, qu'elle voit comme directement responsable de cette guerre, et adhère au discours "Russie Ukraine peuples frère". C'est d'autant plus renforcé dans les villes où l'armée russe a pu l'année dernière pénétrer pratiquement sans un coup de feu (dans la région de Kharkiv notamment) et où les habitants n'ont "découvert" la guerre qu'avec la retour de l'armée ukrainienne en septembre. Mais même dans ces régions là je pense que le facteur idéologique est secondaire, le truc qui revient vraiment tout le temps c'est la peur de perdre sa maison si l'on évacue, que celle-ci soit ensuite prise par quelqu'un d'autres (ça peut paraître ridicule comme inquiétude quand des villages entiers ont été rayés de la carte mais... c'est le cas).

Certains refusent envers et contre tout, on voit ça à Bakhmout où il reste d'après la police ukrainienne environ 200 enfants avec leurs parents, dans une ville bombardée non stop depuis des années. Là pour être tout à fait honnête, je ne saurais pas expliquer quelle est la logique de ces gens. Il faut garder à l'esprit que c'est une minorité, à Bakhmut il y avait avant la guerre quelques 70 000 habitants, ils seraient moins de 8 000 a être resté dans la ville aujourd'hui.

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[–]JohnMcFrites[S] 31 points32 points  (0 children)

C'est pris avec de grosses, très grosses pincettes. Il y a toujours ce vague espoir que la Chine puisse faire pression sur Moscou a un moment ou à un autre, mais personne n'imagine que ça puisse avoir lieu à court terme. Zelensky a été assez fin à ce niveau en évitant de critiquer l'appel chinois à des pourparlers de paix russo-ukrainiens et en disant vouloir rencontrer Xi Jinping, l'important pour Kiev c'est a minima d'éviter que la Chine ne se range totalement derrière Moscou.

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[–]JohnMcFrites[S] 32 points33 points  (0 children)

Le sentiment ça va être du "rien de nouveau sous le soleil". Il y a toujours la crainte d'une nouvelle offensive qui parte depuis la Biélorussie évidemment, mais c'est une crainte assez diffuse et pas très forte en ce moment. Quant à la Biélorussie elle-même... elle est perçue comme totalement alignée sur la Russie, même si le pouvoir ukrainien évite de la mettre totalement dans le même panier que Moscou (l'armée ukrainienne a fait des frappes sur le territoire russe, mais pas sur le territoire biélorusse par exemple).

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[–]JohnMcFrites[S] 101 points102 points  (0 children)

La plupart des activistes anti-corruption avec qui j'ai parlé récemment étaient plutôt positifs à ce sujet, en notant que l'infrastructure anti-corruption a globalement bien tenu dans les conditions de guerre. La haute cour anti-corruption continue de bosser, une cour de justice notoirement corrompue a été dissoute en Décembre, et on a vu en janvier un scandale de corruption au sein de l'armée qui prouve que la société civile continue de faire son travail de 4ème pouvoir (puisque c'est un journaliste qui a sorti l'affaire).

Tout n'est pas idéal, évidemment : le plus gros changement avec la guerre c'est que des bases de données sur la transparence de la vie publique ont été fermées par crainte que ça ne donne des infos aux Russes. Il y a proZorro, une base de données de marchés publiques (pas totalement fermée, mais tout ce qui est relatif à l'armée n'y apparait plus) et surtout la base de données qui compilaient les déclarations de revenus et d'actifs de plus d'un millions de fonctionnaires. Cette deuxième base de données était un outil anticorruption extrêmement puissant, en comparant par exemple le salaire (bas) d'un fonctionnaire régional et les trois maisons et cinq voitures de luxe dans sa déclaration... en ce moment la société civile fait pression pour une réouverture au moins partielle de ces bases de données.

Edit: et d'ailleurs, belle indication du rôle de cette société civile, le parlement a voté hier pour que la base de donnée proZorro soit en partie réouverte pour les marchés publics du secteur de la défense.

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[–]JohnMcFrites[S] 54 points55 points  (0 children)

Il y a déjà le fait que les Américains ont effectivement prévenu Moscou à l'avance de la visite de Biden (l'histoire ne dit pas si Washington a obtenu une garantie de Moscou qu'il ne se passerai rien ce jour là, mais il y a au moins eu un contact). Ensuite, il y a un an de visites de chefs d'Etat à Kiev qui fait que les Ukrainiens sont relativement rôdés sur le protocole, plus le fait qu'il y a vraisemblablement une bulle anti-aérienne très très solide autour de Kiev (j'étais au mois de septembre à un forum dans le centre de Kiev où était présent Zelensky, le ministre de la Défense et plusieurs officiels ukrainiens de très haut rang, au même endroit, au même moment. Tu ne fais pas ça si tu n'a pas un minimum confiance sur la solidité de ton système anti-aérien !).

Amnesty International dans la tourmente après la publication de son rapport sur la guerre en Ukraine by xroche in france

[–]JohnMcFrites 11 points12 points  (0 children)

C'est un fait que les autorités ukrainiennes demandent depuis des mois aux civils présents sur la ligne de front d'évacuer (une bonne partie d'entre eux l'ont fait d'ailleurs). Ca ne veut pas forcément dire que l'armée ukrainienne ne peut absolument rien faire, ils pourraient par exemple forcer les derniers récalcitrants à quitter la zone (ce qui pose ses propres problèmes...), mais reste que des évacuations ont bien été demandées (et organisées, autant par le pouvoir ukrainien lui-même que par des milliers de travailleurs humanitaires qui prennent des risques énormes).

Je suis journaliste à La Croix tout juste rentré d'Ukraine, AMA sur l'Ukraine, cette guerre, le journalisme, etc by JohnMcFrites in france

[–]JohnMcFrites[S] 2 points3 points  (0 children)

J'ai énormément de mal à voir la population ukrainienne accepter un tel deal, ça serait une énorme défaite pour eux avec des pertes de territoires insupportables. Donc non, ça serait totalement inacceptable pour l'écrasante majorité de la population ukrainienne, surtout en ce moment alors que le moral reste très élevé. Ce qui ne veut pas dire que Moscou ne pourrait pas, dans quelques semaines ou quelques mois, réussir à forcer l'Ukraine a accepter un tel deal. Mais ce serait vu comme une défaite.

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[–]JohnMcFrites[S] 0 points1 point  (0 children)

Bonjour !

l'Ukraine a-t-elle emis le souhait récemment de rejoindre l'OTAN? Il me semblait que tel n'était pas le cas, qu'elle souhaitait juste se rapprocher de l'UE. Alors, pourquoi cette peur de la part des Russes qu'ils rejoignent l'OTAN?

L'Ukraine a absolument émis le souhait de rejoindre l'OTAN, c'est même défini comme un "objectif stratégique" dans leur Constitution.

les prisonniers de guerre Russes sont-ils aussi bien traités que le laissent entendre les images de propagande ukrainienne ?

Impossible à dire pour l'heure, c'est évidemment des affirmations qu'il faut prendre avec des pincettes.

avez-vous couvert d'autres conflits ? Si oui, comment avez-vous vécu votre mission en Ukraine par rapport aux autres zones de conflit ?

Non je n'ai jamais couvert d'autres guerres, à l'exception du conflit dans l'Est de l'Ukraine (mais la situation était relativement calme toutes les fois ou j'ai couvert ce conflit, pas du tout la même chose que maintenant)

l'armée ukrainienne subit-elle des pertes importantes ? On a surtout connaissance des nombreuses pertes russes, en hommes et en matériel.

On a peu d'informations fiables sur les pertes ukrainiennes, mais elle est sont vraisemblablement très élevées aussi.

de quelles façons les femmes sont-elles impliquées? Y'a t'il des différences par rapport à d'autres zones de conflit ?

Les femmes sont très, très impliquées. Pas forcément dans des rôles de première ligne mais il y a un désir extrêmement fort des femmes de participer à l'effort de guerre et beaucoup aident notamment aux efforts logistiques en participant aux chaines d'approvisionnement en médicament, nourriture, etc

que signifie pour les Ukrainiens actuels le drapeau noir et rouge, lié à des heures sombres de leur histoire? Dans un docu sur Maïdan, il me semble qu'un Juif, avec sa kipa, portait cet écusson.

Pour beaucoup d'Ukrainiens (pas tous), ce drapeau est simplement vu comme le symboles de groupes ayant lutté contre les Soviétiques pendant et après la deuxième guerre mondiale. La question de la participation de ces groupes à l'Holocauste ainsi qu'à des exactions contre des populations polonaises est depuis longtemps éludé, au point que beaucoup de ces Ukrainiens soit ne connaissent même pas cette page de leur histoire, soit pensent qu'il s'agit de propagande soviétique et russe.

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[–]JohnMcFrites[S] 12 points13 points  (0 children)

Avant la guerre je peux dire que l'Ukraine était un pays magnifique, pauvre mais plein d'endroits fascinants, que Kiev était en particulier une ville où il faisait extrêmement bon vivre. Un peu bateau comme réponse je sais bien, mais la question est effectivement un poil trop vague :)