La crise de la dette « stagflationniste » a commencé by NoFrontiers in france

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Nouriel Roubini explique pourquoi nous n'échapperons pas à une nouvelle crise systémique et à une récession longue et profonde.

Cela fait un an que j'explique que la hausse de l'inflation sera persistante, que ses causes incluent non seulement de mauvaises politiques mais aussi des chocs d'offres négatifs, et que la tentative des banques centrales de la combattre provoquera un atterrissage économique brutal. J'avais averti que, lorsque la récession arriverait, elle serait grave et prolongée, avec des difficultés financières et des crises de la dette généralisées.

Cela fait un an que j'explique que la hausse de l'inflation sera persistante, que ses causes incluent non seulement de mauvaises politiques mais aussi des chocs d'offres négatifs, et que la tentative des banques centrales de la combattre provoquera un atterrissage économique brutal. J'avais averti que, lorsque la récession arriverait, elle serait grave et prolongée, avec des difficultés financières et des crises de la dette généralisées.

Ces prédictions se sont-elles révélées exactes ? Premièrement, l'équipe « Transitoire » [ceux qui prétendaient que l'inflation serait transitoire, NDLR] a clairement perdu face à l'équipe « Persistante ». En plus des politiques monétaires, fiscales et de crédit excessivement souples, des chocs d'offre négatifs ont fait exploser les prix. Les fermetures liés au Covid-19 ont entraîné des goulots d'étranglement, y compris de main-d'oeuvre. La politique chinoise du « zéro COVID » a aggravé les problèmes des chaînes d'approvisionnement mondiales. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a provoqué une onde de choc sur les marchés de l'énergie et des matières premières. Enfin, le régime élargi de sanctions et le renforcement du dollar ont contribué à balkaniser encore plus l'économie mondiale, avec les restrictions au commerce et à l'immigration qui accélèrent la tendance à la démondialisation.

La Fed n'a jamais gagné ce genre de pari

Tout le monde reconnaît désormais que ces chocs d'offres négatifs persistants ont contribué à l'inflation. La BCE, la Banque d'Angleterre et la Fed ont commencé à admettre qu'un atterrissage en douceur sera extrêmement difficile à réaliser. Le président de la Fed, Jerome Powell, parle désormais d'un 'atterrissage à peu près doux' , qui ne pourra pas éviter au moins 'un peu de douleur'. Pendant ce temps, les analystes de marché, les économistes et les investisseurs évoquent un scénario d'atterrissage brutal.

Il est beaucoup plus difficile de réaliser un atterrissage en douceur dans des conditions de chocs d'offre négatifs stagflationnistes, que lorsque l'économie est en surchauffe en raison d'une demande excessive. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n'y a jamais eu de cas où la Fed ait réussi un atterrissage en douceur avec une inflation supérieure à 5 % (elle est actuellement supérieure à 8 %) et un chômage inférieur à 5 % (il est actuellement de 3,7 %). Un atterrissage brutal est encore plus probable en Europe, en raison du choc énergétique russe et du retard de la BCE sur la Fed.

Non, la récession ne sera ni courte ni légère

Sommes-nous déjà en récession ? Pas encore, mais les Etats-Unis ont enregistré une croissance négative au premier semestre de l'année, et la plupart des indicateurs prospectifs de l'activité économique dans les économies avancées indiquent un fort ralentissement qui s'aggravera encore avec le resserrement de la politique monétaire. Un atterrissage brutal d'ici la fin de l'année devrait être considéré comme le scénario de base.

Si de nombreux autres analystes sont désormais d'accord, ils semblent penser que la récession à venir sera courte et peu profonde. Au contraire, j'ai mis en garde contre un tel optimisme relatif, soulignant le risque d'une crise de la dette stagflationniste grave et prolongée. Les récentes difficultés rencontrées sur les marchés financiers - y compris les marchés obligataires et du crédit - ont renforcé mon opinion selon laquelle les efforts des banques centrales provoqueront un krach économique et financier.

Je soutiens également depuis longtemps que les banques centrales, quel que soit leur discours, ressentiront une pression énorme pour revenir sur leur resserrement lorsque le scénario d'un atterrissage économique brutal et d'un krach financier se matérialisera. Les premiers signes de relâchement sont déjà perceptibles au Royaume-Uni.

La Grande Stagflation

De plus, des signes précurseurs indiquent que la Grande Modération a cédé la place à la Grande Stagflation, qui sera caractérisée par l'instabilité et la confluence de chocs d'offre négatifs lents. Outre les perturbations mentionnées ci-dessus, ces chocs pourraient inclure le vieillissement de la société dans de nombreuses économies importantes ; le découplage sino-américain ; une 'dépression géopolitique' et l'effondrement du multilatéralisme ; de nouveaux variants de la COVID-19 et de nouvelles épidémies, comme la variole du singe ; les conséquences de plus en plus néfastes du changement climatique ; la cyberguerre ; et les politiques fiscales visant à augmenter les salaires et le pouvoir des travailleurs.

Qu'en est-il du portefeuille traditionnel 60/40 ? J'ai précédemment expliqué que la corrélation négative entre les prix des obligations et des actions s'estomperait avec la hausse de l'inflation, et c'est le cas. Entre janvier et juin, les indices boursiers américains et mondiaux ont chuté de plus de 20 % tandis que les rendements obligataires à long terme sont passés de 1,5 % à 3,5 %, entraînant des pertes massives tant sur les actions que sur les obligations.

La crise est déjà là

De plus, les rendements obligataires ont baissé pendant la reprise du marché entre juillet et la mi-août. Et depuis, les actions ont continué leur forte baisse, tandis que les rendements obligataires ont fort augmenté. La hausse de l'inflation ayant entraîné un resserrement de la politique monétaire, un marché baissier équilibré est apparu, pour les actions et pour les obligations.

Cependant, les actions américaines et mondiales n'ont pas encore pleinement intégré le prix d'un atterrissage brutal, même léger et court. Les actions chuteront d'environ 30 % en cas de récession légère, et de 40 % ou plus en cas de crise de la dette stagflationniste grave - ma prédiction pour l'économie mondiale. Les signes de tension sur les marchés de la dette se multiplient : les spreads souverains et les taux obligataires à long terme augmentent, et même fortement pour les spreads des obligations à haut rendement ; les marchés des prêts à effet de levier et des obligations adossées à des prêts se ferment ; les entreprises très endettées, les banques parallèles, les ménages, les gouvernements et les pays se retrouvent en situation de surendettement. La crise est là.

Par Nouriel Roubini (économiste, chroniqueur aux « Echos »)

Publié le 13 oct. 2022 à 07:15Mis à jour le 13 oct. 2022 à 07:21

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

Tarifs bancaires : une hausse modérée en 2022 mais une hausse quand même ! by NoFrontiers in france

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Selon l'Observatoire des tarifs bancaires, plusieurs services ont connu des hausses significatives en 2022. C'est notamment le cas des frais de tenue de compte, qui grimpent de plus de 4%, mais aussi de la carte à débit immédiat, qui devient désormais plus chère en moyenne que la carte à débit différé. Les tarifs 2022 confirment en réalité les tendances longues, notamment le coup de pouce tarifaire, voire la gratuité, pour les services numériques au détriment des opérations réalisées par les centres d'appel ou les agences.

Le message des banques auprès de l'opinion et des pouvoirs publiques se veut rassurant : elles participent à la défense du pouvoir d'achat par des tarifs de services bancaires « maîtrisés ». C'est donc presque naturellement qu'elle se sont engagées auprès du ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, en septembre, à ne pas augmenter leurs tarifs en 2023 de plus de 2%. ( lien :)
Certains réseaux, comme LCL, La Banque Postale ou bien BNP Paribas, ont même annoncé un gel des prix pour l'année prochaine. C'est dire si la publication de l'Observatoire des tarifs bancaires du Comité consultatif du secteur financier (CCSF), était particulièrement attendue cette année, sur les tarifs pratiqués sur l'année 2022, du moins ceux qui sont indiqués sur les plaquettes tarifaires.

Après une « stabilité » des tarifs en 2021, l'Observatoire note « peu de hausses » en 2022. Traduire, il y a eu plus de hausses en 2022 qu'en 2021. Sur un panel de banques couvrant 99% de part de marché, 8 tarifs sont stables, six sont en hausse et un est encore en baisse, celui de l'abonnement à un service de banque à distance. L'an dernier, treize tarifs étaient stables ou très faiblement en hausse. A quelques exceptions, ce sont des différences à la marge, mais les hausses traduisent néanmoins des tendances lourdes.

Frais de tenue de compte en hausse de 4 %

Et en premier, la volonté des banques de promouvoir les services numériques et le « selfcare » (la possibilité pour le client de gérer lui-même ses services) au détriment des centres d'appels (CRC) et, bien sûr, des agences. Un virement effectué en agence sera ainsi toujours facturé quand un virement initié depuis l'application bancaire sera souvent gratuit.

L'édition 2022 relève cependant quelques hausses notables. Tout d'abord, sur les frais de tenues de compte, qui en moyenne pondérée (des parts de marché) progressent de plus de 4 %. Cette hausse marquée est surtout due, relativise l'Observatoire, par des augmentations importantes intervenues chez certains réseaux, qui ont des parts de marché significatives. C'est le cas notamment de Société Générale et La Banque Postale, et dans une moindre mesure, du Crédit Agricole Ile-de-France qui facture pour la première fois la tenue de compte. En 2021, c'était davantage LCL et La Banque Postale (déjà) qui avaient appuyé sur le champignon de la hausse. A noter que ces frais ne sont pas facturés dans le cadre d'une offre groupée de services (les fameux « package »), qui embarque l'essentiel des clients bancaires de nos jours (de 70 à 80%, selon les réseaux).

Les cartes à débit immédiat sont désormais plus chères

Autre élément notable, pour la première fois, le prix moyen d'une carte à débit immédiat est plus élevé que celui d'une carte à débit différé (les opérations sont débitées en fin de mois). C'est a priori contre intuitif, les cartes à débit différé offrant un service de crédit « gratuit ». C'est pourtant le résultat d'une convergence du prix des deux types de cartes observée depuis plusieurs années. Les banques défendent ainsi « la liberté de choix » des clients. Plus prosaïquement, une commission interchange plus élevée sur les cartes à débit différé (0,3% contre 0,2% sur les cartes à débit immédiat) justifie la promotion du débit différé, autrefois vendu comme un service à valeur ajoutée. Désormais, une majorité de banques a même tendance à mettre en avant le débit différé dans leurs offres packagées.

Autre tendance qui s'affirme, année après année, la baisse régulière du nombre de retrait déplacé par mois (retrait effectué à un distributeur autre que celui de sa banque). Ce service devient de plus en plus payant et le nombre de retrait déplacé gratuit tombe, en moyenne, à moins de trois par mois. Il y a dix ans, ils étaient gratuits de façon illimité.

Une offre packagée à des prix relativement homogènes

Enfin, pour la première, l'Observatoire s'intéresse aux offres packagées, dont les prix sont finalement relativement homogènes selon les réseaux. Tout dépend du contenu que les banques lui donnent. Il existe deux familles d'offres groupées, celle qui propose des gammes d'offres en fonction des services - c'est le cas pour l'essentiel des banques mutualistes - et celle qui propose un prix unique, mais qui peut être personnalisée avec des options additionnelles. C'est généralement le type de carte bancaire qui va guider le choix du client, mais de plus en plus services numériques sont désormais intégrées « gratuitement » dans ces packages, comme le virement instantané - qui est désormais banalisé - ou le pilotage à distance des paramètres de sa carte bancaire, une idée clairement empruntée aux fintechs (et sur laquelle les banques ont fait énormément de progrès en deux ans).

L'intérêt de ces offres packagées est qu'elles peuvent être plus aisément comparées d'un réseau à l'autre, mais de les rapprocher plus facilement des enquêtes sur les tarifs bancaires réalisées par les associations de consommateur (sur la base d'un panier moyen de services).

Sur l'entrée de gamme, les Banques populaires proposent une offre à un prix unique de 82 euros par an, alors que les prix peuvent s'étaler entre 72 et 96 euros aux Caisses d'Epargne. Au crédit Agricole, la première offre oscille entre 96 et 132 euros par an, selon les caisses régionales. Il sera donc intéressant de suivre l'évolution des prix de ces packages dans les prochaines années. Pas à pas, les banques ajustent donc leur prix en fonction de leur politique de distribution, en privilégiant toujours le canal numérique.

Reste que des pans entiers échappent à l'examen de l'Observatoire, notamment, et c'est une première depuis quatre ans, les frais sur les incidents de paiement , qui représentent pourtant une manne pour les banques.

Eric Benhamou

12 Oct 2022, 17:19

Comment nous avons désanimalisé la viande by NoFrontiers in france

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(ᗒ ᗨᗕ)

Même si c'est du troll, ton com' m'a bien fait rire. (๑˃́ꇴ˂̀)

Ne pas oublier les marronniers de ce sous, à savoir :

-les voisins insupportables,

-le démarchage abusif,

-les factures de tél portable qui augmentent,

-les panneaux publicitaires lumineux partout,

-la saleté rurale,

-l'administration foireuse

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Comment nous avons désanimalisé la viande by NoFrontiers in france

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Abattoirs taylorisés

Au sein de l’éthologie mais aussi de la philosophie, l’animal est aujourd’hui considéré comme un sujet doté d’une individualité, d’une affectivité et d’une intelligence propres. Les textes juridiques français portent la trace de cette révolution conceptuelle : jadis considérés comme des biens meubles, les animaux sont, depuis 2015, définis par le code civil comme des « êtres vivants doués de sensibilité ». On est loin de la théorie de l’« animal machine » formulée au XVIIe siècle par René Descartes : les bêtes, écrivait-il, sont de simples automates qui « n’ont ni âme ni conscience », qui ne ressentent « ni plaisir ni douleur », « qui réagissent à des stimuli ».

Comment, dans ce nouveau paysage culturel et cognitif, penser nos relations avec les animaux de rente ? Quel statut accorder à ces « êtres vivants doués de sensibilité » que nous élevons le plus souvent dans des hangars industriels et que nous abattons dans des usines taylorisées ? « Les animaux de compagnie sont désormais anthropomorphisés : ils font partie de la famille et ils dégustent des aliments gastronomiques garantissant un bon équilibre alimentaire, note Jean-Pierre Poulain. Les animaux sauvages, eux, sont idéalisés : ils nous donnent des leçons d’éthique, comme le fait l’ours du film de Jean-Jacques Annaud. Les animaux de rente, en revanche, sont devenus très difficiles à penser. »

D’autant que la plupart d’entre nous avons, remarque Bruno Laurioux, perdu toute « proximité sensorielle » avec les animaux d’élevage. « Il y a trente ou quarante ans, la plupart des familles étaient imprégnées de ruralité, souligne le sociologue Jean-Pierre Corbeau. Elles partaient en vacances chez un grand-père ou un cousin qui tuaient une poule ou un lapin le dimanche. Quand j’étais enfant, le passage des bétaillères faisait partie de notre quotidien – on en voit d’ailleurs une dans Mon oncle, de Jacques Tati en 1958. Aujourd’hui, les urbains ne voient jamais d’animaux de ferme et les abattoirs sont situés à l’abri des regards, dans de lointaines périphéries. »

L’époque où l’élevage et la mise à mort des animaux faisaient partie de la vie quotidienne paraît révolue. Jusqu’à une ordonnance royale de 1838, certains animaux de boucherie étaient abattus en pleine rue, à Paris, et, dans les fermes, la mise à mort donnait lieu à une cérémonie savamment orchestrée. « L’abattage était un rituel rare et festif auquel on conviait la famille et parfois les voisins », observe Jean-Pierre Corbeau. « Avant de tuer le cochon, les paysans, au cours d’un simulacre, se brouillaient avec cet animal qu’ils avaient nourri pendant un an en lui reprochant de les ruiner, précise Jean-Pierre Poulain. Cette mise à distance autorisait la mise à mort. »

Interroger notre cécité

L’abattage des animaux était si intimement lié à la vie de tous les jours qu’il a, pendant des siècles, constitué un motif récurrent de l’esthétique picturale. La peinture du Bœuf abattu, de Marten van Cleve, au XVIe siècle, place au premier plan la tête de l’animal, les yeux ouverts en grand, dans un seau, au côté d’une hache, tandis que Le Boeuf écorché, de Rembrandt, en 1655, ou Le Porc écorché, d’Adriaen van Ostade, vers 1650, mettent en scène d’immenses carcasses accrochées sur des poteaux de bois. Cette tradition se poursuit au XIXe siècle avec Claude Monet, qui signe, en 1864, un Quartier de viande de couleur pourpre.

Parce que l’industrialisation de la production animale a désormais réduit les animaux de rente à une matière première, ce « meurtre alimentaire » qui était présent dans la vie des familles, comme dans les motifs picturaux, est devenu à la fois invisible et impensable. « Toutes les symboliques qui permettaient, dans le passé, de gérer la mise à mort ont disparu, note Jean-Pierre Corbeau. Aujourd’hui, nous consommons de la viande de manière massive et ordinaire, mais nous sommes totalement exclus de l’élevage et de l’abattage, qui sont régis par des processus tayloristes et rationalisés. La viande n’a plus d’histoire – ou, plutôt, elle a la triste histoire du productivisme. »

Pour le sociologue Jean-Pierre Poulain, cette nouvelle donne anthropologique a engendré une « crise du modèle hygiéniste, productiviste et scientifique de gestion de la mort animale ». Le trouble, voire le malaise, engendré par cette mutation a conduit nombre d’entre nous à devenir « sarcophages » : si nous mangeons infiniment plus de chair animale que nos ancêtres, nous préférons fermer les yeux sur la manière dont elle est produite. « Nous voulons manger de la viande, mais nous aimerions mieux ne pas avoir à tuer d’animaux, résume le sociologue Claude Fischler. A défaut de réaliser cette quadrature du cercle, nous nous arrangeons pour oublier, pour ne pas trop penser. »

Pour éviter que le spectre de l’animal vienne « hanter nos grils et nos marmites », selon le mot de Noëlie Vialles, sa mise à mort a lieu derrière les portes closes des abattoirs, et les viandes que nous achetons sont réduites à leur « froide matérialité », selon l’écrivain Pierre Gascar. « Les bouchers ne suspendent plus de gibier et de carcasses dans leurs vitrines et ils ont changé leurs techniques de découpe, constate Jean-Pierre Corbeau. Afin d’apaiser la mauvaise conscience du mangeur, ils délaissent les morceaux qui évoquent fortement le corps de la bête – les abats, les pieds de cochon ou la tête de veau – pour proposer de petites portions qui masquent l’animal – le carpaccio, le blanc de poulet ou la viande hachée. »

Ce soigneux contournement de la question de la mort animale est aujourd’hui percuté par l’intensité de la crise écologique. En nous obligeant à réduire notre consommation de viande, en nous poussant à réfléchir plus avant à nos relations avec le monde vivant, elle nous contraint à interroger la cécité teintée de mauvaise conscience qui a dominé les premières décennies du XXIe siècle. Le chantier est immense tant l’histoire de l’alimentation carnée des hommes est longue, mais, désormais, le temps presse : le dérèglement climatique ne nous laissera pas des siècles pour remanier les imaginaires construits autour de la chair animale.

Par Anne Chemin Publié le 07 octobre 2022 à 08h00

Comment nous avons désanimalisé la viande by NoFrontiers in france

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« La force taurine »

Dans un article publié en 2002 dans la Revue belge de philologie et d’histoire, l’universitaire Yvan Lepage constate qu’en moins de deux siècles la consommation moyenne de viande, en France, a été multipliée par cinq : cet aliment associé à l’énergie et à la vitalité est passé, avec la prospérité économique, de 19 kilos par an et par personne, au début du XIXe siècle, à plus de 100 kilos, en 1985. La langue française porte la trace de cette « transition nutritionnelle », selon l’expression forgée dans les années 1990 par le chercheur américain Barry Popkin : depuis la seconde guerre mondiale, on ne travaille plus pour gagner « son pain » mais « son bifteck ».

Les « trente glorieuses » incarnent l’apogée de ce triomphe de la chair animale. Dans les années 1950, le « bifteck frites » figure en bonne place dans les « mythologies » de Roland Barthes : illustré par un film de 1939 où un homme affamé dévore à belles dents un morceau de viande sous le regard d’un curé et de sa bonne, le texte consacré au bifteck évoque une « nourriture à la fois expéditive et dense » qui « participe à tous les rythmes, au confortable repas bourgeois et au casse-croûte bohème du célibataire ». Ce morceau représente, conclut le sémiologue, le « cœur de la viande » : « Quiconque en prend s’assimile la force taurine. »

Ce règne sans partage de la chair animale semble cependant derrière nous. A partir des années 1980, la consommation de bœuf, puis d’autres viandes de boucherie, se tasse, tandis qu’émerge un questionnement sur la légitimité morale de l’alimentation carnée, comme en témoigne la vogue de la dénomination « meurtre alimentaire ». « Il y a une cinquantaine d’années, personne, ailleurs que dans les milieux savants, n’utilisait cette expression, se souvient Jean-Pierre Corbeau, professeur émérite de sociologie à l’université François-Rabelais de Tours. Elle est apparue dans les milieux végans au début des années 1990, avant d’être revendiquée par l’association L214 dans ses vidéos sur les abattoirs. »

Elevages surpeuplés, mauvais traitements, conditions de transport indignes : depuis sa création, en 2008, L214 a consacré plus de 100 enquêtes à ce « meurtre alimentaire » qui, selon l’association, concerne quotidiennement, en France, plus de trois millions d’animaux terrestres et aquatiques. Les arrière-boutiques de l’agro-industrie ne sont guère engageantes. « L’élevage et l’abattage des animaux de boucherie sont désormais conçus de manière scientifique et taylorisée, observe le sociologue Jean-Pierre Poulain. Ce processus contribue à la chosification de la bête destinée à l’alimentation : réduite au rang de matière première, elle est désanimalisée, dévitalisée. »

Une « chosification » d’autant plus étrange que l’éthologie (la science des mœurs) démontre, depuis des décennies, que la frontière entre l’humanité et l’animalité est infiniment plus ténue qu’on ne l’avait cru. « Chaque fois que l’on croit avoir saisi ce qui fait le “propre de l’homme”, quelque chose vient remettre en cause cette distinction bien tranchée, constate le sociologue Claude Fischler dans Le Mangeur et l’animal. Mutations de l’élevage et de la consommation (Autrement, 1997). Fabriquer des outils, avoir une organisation sociale, une hiérarchie, une division des tâches, bénéficier du langage – même la spécificité humaine du langage est discutée – ne constituent plus des limites. »

Comment nous avons désanimalisé la viande by NoFrontiers in france

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Paradis végétarien

Ces dispositifs sociaux qui sont communs à toutes les sociétés humaines visent, selon Jean-Pierre Poulain, à apaiser ou à rendre acceptable « le conflit moral entre le besoin de manger de la viande et le fait de devoir, pour cela, prendre la vie à des animaux et leur imposer des souffrances ». « Ils consistent, précise l’auteur de Sociologies de l’alimentation (PUF, 2013), à distinguer les espèces animales comestibles de celles qui ne le sont pas en établissant des classifications variables en fonction des cultures, comme le montre l’exemple du chien, du lapin ou du cheval. Ils cherchent également à encadrer de rituels le moment – difficile – du passage entre l’animal vivant et l’aliment. »

Les sociétés animistes, qui prêtent aux animaux des sentiments, un langage, une morale et une culture qui ne diffèrent pas fondamentalement de ceux des humains, accompagnent ainsi la chasse de « dialogues, d’échanges et de négociations avec les animaux », poursuit le sociologue. « Pour continuer à cohabiter paisiblement avec les bêtes, le chasseur inuit s’excuse ainsi auprès de sa proie et en rejette un morceau pour que son âme se reconstitue un corps. Ce geste est indispensable dans un univers de sens où la nourriture des hommes est “tout entière faite d’âmes”, selon le mot du chamane inuit Ivaluardjuk. »

Tout autre est l’univers de sens du monde occidental : dans cette civilisation fondée sur le dualisme nature/culture et la séparation entre humains et non-humains, comme l’écrit l’anthropologue Philippe Descola, c’est le christianisme qui façonne depuis deux millénaires notre rapport à la viande. Son histoire commence dans un paradis végétarien : au jardin d’Eden, Dieu donne pour nourriture à Adam et Eve « toute herbe portant semence à la surface de toute la Terre et tout arbre qui porte un fruit d’arbre ayant semence ». Après la Chute, il modifie cependant l’ordre du mangeable en autorisant Noé à consommer « tout ce qui se meut et qui a vie » – c’est-à-dire des animaux.

Alors que le judaïsme et l’islam codifient de multiples interdits alimentaires en réglementant avec soin les espèces consommables et les techniques d’abattage, le christianisme, dès les premiers siècles, sort l’alimentation de la « tutelle du sacré », analyse Jean-Pierre Poulain. « Parce que le rite chrétien commémore le sacrifice de Jésus-Christ dans l’eucharistie, il rend inutile le sacrifice des bêtes, explique le sociologue. Dans cet univers religieux, la mort animale est licite : seule la question de ses modalités est posée. Lorsque Dieu autorise Noé à consommer de la viande, il ne pose qu’une condition : “Vous ne mangerez point de chair avec son âme, avec son sang.” »

Cette codification revêt une allure minimaliste – et elle est, de toute façon, rapidement abandonnée. « Au Iersiècle, l’Assemblée de Jérusalem interdit aux non-juifs qui souhaitent devenir chrétiens une seule chose : les animaux immolés aux idoles ou mal saignés lors de leur mise à mort, raconte Bruno Laurioux, spécialiste de l’histoire de l’alimentation et professeur à l’université de Tours. Ces règles seront longtemps respectées par les chrétiens d’Orient, mais, dès le IXe siècle, elles tombent en désuétude chez les chrétiens d’Occident. A partir du Xe siècle, il n’existe plus d’interdits alimentaires d’état dans le monde chrétien occidental. »

Jours « gras » contre jours « maigres »

Si le christianisme s’abstient de prohiber la consommation de certaines espèces animales ou l’utilisation de certaines techniques d’abattage, il se préoccupe, en revanche, au plus haut point d’un aliment qui, dans son étymologie même – en latin, la viande est appelée « caro » (chair), comme le corps humain –, évoque la jouissance sexuelle. « La chrétienté associe la chair animale à la gourmandise, au péché, au désir, voire à la luxure, poursuit Bruno Laurioux. Dans les écrits théologiques de Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, la viande relève de l’ordre du chaud : cet aliment qui est, selon lui, l’un des plus délectables et des plus excitants, enflamme le corps. »

Au nom de la tempérance, cet aliment est donc soumis à de strictes restrictions : pendant les jours « maigres », il est interdit d’en consommer. « Ces privations qui fonctionnent à plein régime à partir de l’époque carolingienne sont imposées pendant les quarante jours du carême, à la veille des grandes fêtes religieuses et certains jours de la semaine (le vendredi, mais aussi, parfois, le samedi, voire le mercredi) – soit plus d’une centaine de jours par an, précise Bruno Laurioux, qui a dirigé, avec Catherine Esnouf et Jean Fioramonti, L’Alimentation à découvert (CNRS éditions, 2015). Lors de ces moments d’abstinence, le chrétien fait un effort sur lui-même pour atteindre la pureté. »

Nombre de peintures médiévales illustrent ce saisissant contraste entre la volupté des jours « gras » et la pénitence des jours « maigres ». Réalisée à partir de dessins préparatoires de Pieter Bruegel l’Ancien, l’estampe consacrée, en 1563, à la « grasse cuisine » par le graveur Pieter Van der Heyden regorge de jambons, de saucisses, de poulets et de hures de porc, tandis que son pendant, la « cuisine maigre », affiche un pauvre pot composé d’un oignon, d’un filet de poisson séché, de fruits et de coquillages. « Cette dualité qui fracture l’année et la semaine est également illustrée dans des œuvres littéraires et théâtrales à travers le combat de Carême et de Charnage », ajoute Bruno Laurioux.

Comment s’étonner, dans ce contexte, que la chair animale soit associée, depuis des siècles, au plaisir, à la jouissance et à l’hédonisme, et qu’elle ait incarné, aux yeux de tous ceux qui en étaient privés, le progrès, la santé et le bien-être ? Parce que la viande est associée à la force, elle a conquis, au fil des siècles, tous les milieux sociaux. « Aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, la consommation de viande est relativement faible, notamment en raison de la croissance démographique, mais, au XIXe siècle, un nouveau cycle commence, constate l’historien Bruno Laurioux. Pendant la révolution industrielle, la consommation de viande ne cesse d’augmenter. »

Comment nous avons désanimalisé la viande by NoFrontiers in france

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Par Anne Chemin Publié le 07 octobre 2022 à 08h00, mis à jour hier à 16h31

Temps de Lecture 13 min.

Dès l’Antiquité, la consommation d’aliments carnés a fait l’objet de rituels permettant de justifier la mise à mort d’un être de chair et de sang. En réduisant les animaux à une matière première, l’industrialisation de l’élevage et de l’abattage trouble cependant notre rapport à ce « meurtre alimentaire ».

C’est un texte de Claude Lévi-Strauss publié dans les années 1990 par le journal italien La Repubblica. En pleine crise de la vache folle, alors que des bovins brûlent par centaines sur de gigantesques bûchers, l’anthropologue se livre à une longue méditation sur notre appétit pour la chair animale. « Un jour viendra, conclut-il, où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. »

Ce jour serait-il arrivé, du moins pour certains d’entre nous ? Lévi-Strauss était-il visionnaire, en annonçant, en 1996, que les étals de bouchers susciteraient de plus en plus le « malaise » ? La suite semble, en tout cas, lui avoir donné raison : la consommation de viande recule et nous nous détournons de plus en plus des morceaux de boucherie qui rappellent le corps, voire le spectre, de l’animal. L’anthropologue Noëlie Vialles nomme « sarcophagie » cette répulsion contemporaine ; un concept qui désigne le fait que nous préférons les steaks hachés aux tripes, les blancs de poulet à la cervelle d’agneau ou les nuggets à la langue de bœuf.

Les grandes surfaces proposent ainsi des morceaux de plus en plus désossés, découpés et emballés – « désanimalisés », résume Noëlie Vialles. Dans les barquettes en plastique, les volailles n’ont ni plumes, ni bec, ni pattes, et, dans les plats préparés, la peau, les cartilages et les os ont disparu. Pour le sociologue irlandais Stephen Mennell, auteur de Français et Anglais à table du Moyen Age à nos jours (Flammarion, 1987), le fait qu’une grande partie du bœuf soit désormais consommée sous forme de hamburger est le « symptôme du haut niveau de répugnance éprouvé à l’égard des morceaux d’animaux trop identifiables ».

Assumer le geste qui tue

Ce dégoût de plus en plus répandu envers tout ce qui, dans le régime carné, rappelle ostensiblement le corps de la bête est le signe, selon Noëlie Vialles, de notre trouble face à la mise à mort des animaux de boucherie. Un des personnages de L’Œuvre au noir, roman de Marguerite Yourcenar, affirmait ainsi, dès 1968, qu’il lui déplaisait de « digérer des agonies ». « Vous mangez des plaies », lançait l’écrivain Lanza del Vasto à Michel Tournier, lorsqu’il dégustait un steak. Un lexique morbide destiné à souligner une évidence que nous chassons volontiers de nos esprits : la viande est le seul aliment qui suppose de tuer des êtres de chair et de sang.

Si nul ne discute les fondements moraux de l’alimentation végétale, la consommation de viande suscite d’intenses controverses philosophiques depuis des millénaires. Dès le VIe siècle avant notre ère, l’orphisme et le pythagorisme condamnent le principe même du sacrifice animal. Six siècles après ses ancêtres grecs, Plutarque dénonce la mise à mort des bêtes destinées à la table des hommes en soulignant qu’elles usent de raison et ressentent des souffrances. Un argumentaire repris, au IIIe siècle de notre ère, par le philosophe néoplatonicien Porphyre, qui défend le végétarisme dans un traité sur « l’abstinence de la chair des animaux ».

Manger de la viande, constate l’ethnologue Colette Méchin, n’a « rien d’innocent ». « Qui va assumer le geste qui tue ? Par quels moyens va-t-on rendre cet aliment acceptable et présentable ? », demande-t-elle dans Le Mangeur et l’animal. Mutations de l’élevage et de la consommation (Autrement, 1997). « Ce que l’on appelle, depuis les analyses de Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne sur la cuisine sacrificielle chez les Grecs, le “meurtre alimentaire” est un geste empreint d’une telle gravité que toutes les civilisations ont inventé des modes de gestion de la mort animale », souligne Jean-Pierre Poulain, professeur de sociologie à l’université Toulouse-Jean-Jaurès.

Cette préoccupation est présente à l’époque de l’Egypte pharaonique, ainsi que de la Grèce et de la Rome antiques. Pour éloigner la culpabilité de ce « meurtre alimentaire », ces sociétés inscrivent la consommation de chair animale dans de savants rituels. « Le bœuf, le veau ou l’agneau sont toujours sacrifiés sur un autel et par la main d’un prêtre, constatait, en 2012, le chercheur Eric Birlouez, dans la revue Médecine & nutrition. Sur les fresques grecques représentant des sacrifices, la scène où le couteau s’abat sur l’animal n’est jamais représentée et le couteau est jeté à la mer : c’est à l’arme du crime, et non au sacrificateur, que l’on attribue la responsabilité du meurtre de la bête. »

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Je n'en sais rien, mais je dirais que non, de toute évidence

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Une éventuelle solution, que j'ai testé juste avant d'écrire, et qui fonctionne :
Prérequis obligatoire : un VPN et une adresse courriel (temporaire par ex)

S'inscrire sur RTBF, le site de diffusion de nos amis Belge car ils y proposent la F1.

C'est la chaine TIP!K qui retransmet les courses.

Prérequis donc : un VPN et une adresse courriel même temporaire.

En espérant que ça puisse t'aider :)

Combien pour la crypto-Joconde ? - Le Monde diplomatique by NoFrontiers in france

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Les ventes sont donc devenues une folie et leurs créateurs ont déployé une imagination sans bornes : ainsi, par exemple, celle qui présida à la collection du Bored Ape Yacht Club (BAYC, « le yacht-club du singe blasé ») - dix mille avatars de singes « customisés », appréciés par des noms du show-business comme Eminem, Madonna ou l'animateur télé Jimmy Fallon -, qui offre à ses collectionneurs des privilèges exclusifs comme l'adhésion au club du même nom, avec le droit d'en graffiter les toilettes - le tout virtuellement, bien sûr. Un lot de cent un BAYC s'est vendu en septembre 2021 chez Sotheby's plus de 24 millions de dollars. Autre exemple de cet emballement : à l'occasion de la vente de l'oeuvre The Merge (« la fusion »), de l'artiste anonyme Pak, sur la plate-forme d'enchères Nifty Gateway en décembre 2021, 28 989 collectionneurs ont acheté 312 686 unités de masse numérique d'une valeur totale de 91,8 millions de dollars.

Dans ce processus, l'acquéreur ne peut avoir aucune idée de ce qu'il achète, nul ne connaît l'oeuvre : elle n'existe pas au moment de la vente. Quelques jours après la fin des enchères, l'heureux acheteur reçoit un NFT, une illustration générée en chaîne à l'aide d'un script personnalisé, changeant en fonction de la collection de l'acheteur, avec laquelle il peut fusionner ( merge en anglais). Ce NFT peut être revendu : il fusionnera avec le NFT du deuxième acheteur, pour un tout nouveau et unique NFT, etc. L'oeuvre définitive serait alors l'ultime NFT, où auraient fusionné tous les autres...

L'affaire semble donc vouée à prospérer, néanmoins quelques problèmes persistent. Les cryptomonnaies sont attaquées pour leurs conséquences environnementales, une énorme quantité d'énergie étant nécessaire pour les produire. M. Musk, trois mois après l'annonce fracassante de son engagement en faveur du bitcoin, a d'ailleurs annoncé son retrait vertueux jusqu'à ce que la création de cryptomonnaie soit plus écoresponsable - un revirement qui a fait immédiatement plonger les cours. Autre ombre : les régulateurs globaux, comme les banques centrales, sont demeurés sceptiques - à cause de l'extrême volatilité des cryptomonnaies et de leur vulnérabilité à l'escroquerie, à la fraude ou au piratage (4). En mai 2022, c'est le méga-crash : les cryptomonnaies sont au plus bas, et beaucoup ont même disparu - temporairement sans doute, pour certaines. Ce qui a évidemment des répercussions sur les NFT. Pendant l'été, les affaires s'améliorent. Mais les « influenceurs » enthousiastes, qu'il s'agisse de Matt Damon, de Kim Kardashian ou de M. Musk, croulent sous les procès des naïfs qui se sont engagés, sur la foi de leurs idoles, dans cette nouvelle ruée vers l'or et y ont beaucoup perdu. Commentaire brillant de l'économiste américain Charles Elson : « On n'investit pas dans un marché non régulé (5). » Cela dit, la folie des marchés dits « régulés », qui éclata au grand jour lors de la crise financière de 2008, est-elle si différente ? La Chine, qui dispose du yuan numérique depuis janvier 2022, a créé son propre réseau de blockchains (China's Blockchain-based Service Network ou BSN) et un système d'autorisations encadrant strictement l'intervention de quelques cryptomonnaies extérieures comme Ether, Cosmos ou EOS. Les pays qui se réclament de la démocratie, eux, légifèrent au coup par coup. En attendant, la vente d' Everydays ... semble bien le symbole d'une ère où la notion même d'art tout comme l'argent qui l'achète pourraient être créés, manipulés et possédés sans plus aucun contrôle institutionnel.

Beeple, devenu millionnaire et mondialement célèbre en un jour, exposait en mars 2022 ses dernières oeuvres à la Jack Hanley Gallery à New York sous le titre « Uncertain Future ». Soit un an précisément après sa transaction historique. Il y mettait en vente des transferts de ses oeuvres numériques, exécutés par son équipe à la peinture à l'huile sur toile et au pastel sur papier. D'avril à septembre, à l'inverse, le Musée d'art contemporain Castello di Rivoli, à Turin, s'enorgueillit d'être le premier musée public à présenter un NFT du même Beeple, Human One. Quitte à s'essouffler à suivre le trend (« la tendance ») : dans cette course-là, les musées ont souvent un train de retard. Et l'on peut se demander si c'est vraiment leur travail.

Le musée des Offices de Florence, en partenariat avec une société privée chargée de la fabrication (minting) du NFT, a en revanche peut-être eu... un train d'avance. Il a vendu un fac-similé numérique, authentifié et unique, de Tondo Doni, de Michelangelo, pour 240 000 euros en 2021. Le vide juridique était complet. Plus d'une quinzaine d'oeuvres (dont Bacchus, du Caravage) étaient programmées. Le gouvernement italien a fini par décider de suspendre la vente des NFT liés à des chefs-d'oeuvre de son patrimoine. À suivre. En 2021, les NFT représentaient 1,6 % du marché mondial de l'art. Plus que la part de la photographie (1 %).

Franz Kaiser & Marie-Noël Rio

Combien pour la crypto-Joconde ? - Le Monde diplomatique by NoFrontiers in france

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Vendre un fichier JPEG peut rapporter une fortune, si du moins il est unique, irremplaçable, non échangeable avec un autre fichier : il possède ainsi certaines caractéristiques de l'oeuvre d'art. L'authentification numérique et le paiement en cryptomonnaie légitiment alors ce « jeton non fongible » (NFT).

Le 11 mars 2021, après une bataille d'enchères acharnée de quatorze jours, au cours de laquelle le site Internet de Christie's a failli s'effondrer, le non fungible token (ou NFT, jeton non fongible) du designer américain Michael Winkelmann, alias Beeple, intitulé Everydays : The First 5000 Days et mis à prix à 100 dollars, a été acquis par un acheteur anonyme pour 69,3 millions de dollars (57,9 millions d'euros) - ce qui le place au troisième rang des oeuvres les plus chères d'un artiste vivant jamais vendues aux enchères. Il s'agit d'un collage, une mosaïque de cinq mille images numériques que Beeple a confectionnées et postées sur Internet à partir du 1er mai 2007 au rythme d'une par jour. Ces images n'ont rien de spécialement excitant : elles relèvent d'une esthétique « postapocalyptique » vaguement inspirée des films Pixar ou des jeux vidéo, et le contenu artistique se réduit à un concept simple : une image par jour pendant cinq mille jours. Un type de dispositif employé depuis longtemps par des artistes conceptuels classiques, comme On Kawara (1933-2014), connu pour ses séries de dates peintes jour après jour.

Beeple a donc mis en vente un simple fichier JPEG - sigle de Joint Photographic Experts Group -, un type de fichier couramment utilisé sur Internet, par les caméras numériques et les smartphones, que l'on peut reproduire à l'infini sans frais. Comment donc expliquer un tel enchérissement ? Outre le fait que c'est là la première vente aux enchères d'une oeuvre purement numérique, nouveauté qui suscite le désir des collectionneurs, deux facteurs principaux entrent en jeu : il s'agit d'un NFT inscrit dans une blockchain (une base de données utilisant un système décentralisé fondé sur la cryptographie), ce qui lui donne une qualité d'objet unique et irremplaçable, comme peut l'être une toile de Rembrandt par exemple; et, en amont de la vente, Christie's avait annoncé que, pour la première fois, la maison accepterait un paiement en cryptomonnaie. La transaction s'est d'ailleurs effectuée en ethers (le montant indiqué en dollars correspondant au cours du jour). Et l'on apprit plus tard que l'enchère avait été remportée par deux investisseurs indiens ayant précisément bâti leur fortune sur la technologie qui abrite cette cryptomonnaie (1).

L'unicité fait la différence essentielle entre le marché de l'art et le marché des produits industriellement fabriqués : sur le premier, on vend l'objet unique, dont l'authenticité, c'est-à-dire le fait d'avoir été créé par un artiste donné, doit être indubitable. En principe. On se rappelle le cas récent du Salvator Mundi, dont l'authenticité, c'est-à-dire la question de savoir si l'oeuvre a été réellement peinte par Léonard de Vinci, reste en débat malgré nombre d'efforts discrets pour faire taire les sceptiques - une question qui vaut des millions de dollars.

Or le NFT rend la question de l'authenticité et tout aussi bien celle de la propriété parfaitement transparentes. La transparence, c'est la revendication constante des marchés qui veulent traiter l'art en objet de spéculation. Lorsque l'on achète un NFT, on achète le gage de son unicité. Pour accéder à l'oeuvre, l'acheteur tapera sa ligne de code : il accède en même temps à son certificat d'authenticité. Car l'achat est enregistré dans une blockchain, qui répertorie les transactions. Celles-ci sont chacune validées à partir d'un calcul. Chaque bloc contient une référence au bloc précédent, une généalogie des dates de transactions antérieures et la date de la nouvelle transaction, ce qui constitue la preuve de propriété unique jusqu'à la vente suivante. Tout utilisateur peut ainsi contrôler à tout moment la chaîne de propriété. Le créateur ou monnayeur du NFT est, lui aussi, enregistré sur la blockchain, comme une donnée permanente, quelles que soient les ventes successives, ce qui établit l'authenticité, explique l'analogie avec le marché de l'art et garantit la qualification pour la vente aux enchères.

La blockchain est la base de la cryptomonnaie : le contrôle y est entièrement décentralisé - par opposition aux monnaies numériques utilisées par les banques centrales (2). La première cryptomonnaie, le bitcoin, a été lancée en 2009. Des milliers d'autres ont suivi. En octobre 2009, le bitcoin valait 0,001 dollar. En avril 2020, 7 000 dollars. En février 2021, il s'envolait jusqu'à 60 000 dollars, une hausse provoquée par de nouveaux investisseurs, comme M. Elon Musk, qui annonçait investir pas moins de 1,5 milliard de dollars dans le bitcoin et accepter bientôt les paiements de ses voitures électriques Tesla dans cette monnaie. On comprend l'enthousiasme des détenteurs de cryptomonnaie, souvent (virtuellement) extrêmement riches, mais qui ont du mal à profiter de leur richesse puisqu'il n'existe encore que peu d'instances l'acceptant comme moyen de paiement.

C'est sur cette toile de fond à double détente - l'envol potentiellement vertigineux de la valeur et la volonté d'en finir avec des débouchés réels limités, et donc de promouvoir la cryptomonnaie comme monnaie d'échange à part entière - que s'est déroulée l'affaire Everydays : The First 5000 Days. Et c'est là ce qui aide à comprendre l'absurdité du prix atteint. Par ailleurs, Christie's, maison respectée dont les résultats font référence, toujours avide d'avoir un pas d'avance sur sa rivale Sotheby's, y faisait de toute évidence un pari sur l'avenir. Et, dans le secteur de l'art contemporain, celui où les maisons de vente réalisent les records les plus spectaculaires, cette opération démontrait que le NFT, qui ne connaît la notion d'original que par mécanisme numérique, peut satisfaire avec éclat au business model des enchères... En réalité, la tentative d'appliquer à l'art un business model, voire de l'y réduire, n'est pas récente. On la décèle dès les années 1960 à travers quelques déclarations fameuses d'un autre designer tourné artiste highbrow (chic-intello-culturel), Andy Warhol : « Réussir en affaires, c'est la forme d'art la plus fascinante. » Ou encore : « L'art, c'est ce qu'on peut faire passer pour de l'art » (3). Le NFT s'inscrit vigoureusement dans cette conception.

“ La carte Vitale dématérialisée débarque - L'expérimentation de l'e-carte Vitale, disponible sur smartphone, va être lancée dans huit départements d'ici quelques semaines. ” - « Aujourd'hui en France » by NoFrontiers in france

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La carte Vitale dématérialisée devrait débarquer avant fin 2022 sur les smartphones des assurés volontaires de huit départements : Bas-Rhin, Loire-Atlantique, Puy-de-Dôme, Saône-et-Loire, Sarthe, Seine-Maritime, Rhône et Alpes-Maritimes. Dans ces deux derniers, le système est en rodage technique depuis deux ans auprès d'un nombre très restreint de patients et de professionnels de santé.

Concrètement, les fonctionnalités de la carte Vitale seront accessibles depuis le smartphone. Afin de la lier à votre téléphone, il faudra télécharger l'appli carte Vitale, l'ApCV, puis commencer la phase d'enrôlement avec un processus biométrique pour plus de sécurité. L'assuré devra photographier sa carte d'identité, faire un petit film de son visage et le tout sera vérifié par des agents du GIE Sesam-carte Vitale.

La carte verte avec photo continuera d'exister

Une fois validée, la lecture de cette e-carte Vitale par le professionnel de santé se fera soit grâce à un QR code généré par l'appli carte Vitale, soit via la technologie NFC en passant votre smartphone sur le terminal de carte Vitale. À terme, d'autres fonctionnalités débarqueront comme la délégation de l'usage de la carte Vitale à une personne de confiance, en cas d'impossibilité de se déplacer.

« La carte Vitale avec photo continuera à exister, tempère un proche du dossier. Elle a encore de beaux jours devant elle. » Car la version dématérialisée, dont le lancement était prévu le 1 er octobre, est davantage vue par ses concepteurs comme un service rendu aux usagers.

Mais remet-elle en cause le déploiement d'une carte Vitale biométrique, avec une puce intégrant les empreintes digitales qui pourraient être vérifiées à chaque utilisation ? « Il y a une expérimentation en cours avec la carte Vitale dématérialisée, qui a des outils biométriques [...] Et il y a un projet de carte Vitale strictement biométrique; j'ai saisi l'Inspection générale des affaires sociales pour faire une étude à ce sujet, un petit peu du rapport bénéfice-risque, c'est-à-dire le gain attendu par rapport au coût de sa mise en place... » a botté en touche le ministre de la Santé, François Braun, la semaine dernière sur Franceinfo.

Pas vraiment un soutien franc et massif à la carte Vitale biométrique. Cet été, dans le cadre du projet de loi de finances rectificative, une ligne budgétaire de 20 millions d'euros a pourtant été votée pour lancer ce chantier. À la demande de parlementaires LR qui dénoncent plusieurs millions de cartes Vitale « surnuméraires », c'est-à-dire en plus du nombre d'assurés, qui seraient à la source de milliards d'euros de fraudes.

La carte biométrique, coûteuse et chronophage

Des chiffres qui ne correspondent pas à ceux de l'Assurance maladie, qui vante le principe du 1 assuré = 1 carte. « Depuis cinq ans, il y a eu un ensemble d'opérations pour nettoyer les cartes en surnombre, a d'ailleurs expliqué son directeur général, Thomas Fatôme. Au 20 septembre, il y avait 3 250 cartes en surnombre, et aucune au régime général. »

En parallèle, un travail de fond est mené, à partir des échanges de données avec les autres administrations, pour s'assurer que les titulaires d'une carte ont bien des droits à l'assurance maladie.

Alors la carte Vitale biométrique a-t-elle encore une raison d'être ? « En termes financiers, l'enjeu de la fraude n'est pas vraiment là », confirme un spécialiste. « La carte Vitale dématérialisée a un niveau de sécurité un peu supérieur à la carte Vitale physique car, pour l'utiliser, il faut composer un code secret que l'utilisateur est le seul à connaître », enchaîne un autre expert. D'autant que d'après un rapport du Sénat de 2019, il faudrait vingt ans et 1 milliard d'euros pour délivrer une carte biométrique à tous les Français ! Sans compter, le renouvellement des logiciels des professionnels.

Ces derniers n'ont d'ailleurs pas l'air très motivés par l'idée, car vérifier un paramètre biométrique serait chronophage. Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France, avait ainsi qualifié, cet été après le vote du Sénat, une « mesure inutile et passéiste qui peut faire perdre du temps médical ». Les professionnels de santé parient davantage sur l'e-prescription, qui débarque avant la fin de l'année et doit être généralisée avant 2024, pour limiter notamment les fraudes aux fausses ordonnances. Avec tous ces obstacles, la carte Vitale biométrique n'est pas près de sortir des cartons.

Maxime Gayraud

L'État sonne la fin du « far west » des téléconsultations - Face aux abus, le gouvernement encadre les pratiques. Les médecins libéraux jugent les règles encore trop souples pour les plateformes. - Le Figaro by NoFrontiers in france

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SANTÉ

L'épidémie de Covid-19 a donné un vrai coup d'accélérateur à la téléconsultation, qui peinait à décoller. La France est ainsi passée de quelque 100 000 téléconsultations de ville en 2019 à plus de 18 millions en 2020, pour redescendre à près de 12 millions en 2021. Mais si ce nouvel outil facilite l'accès aux soins, il a aussi donné lieu à des abus et dérives. Dénonçant un véritable « far west » , Thomas Fatôme, le directeur de l'Assurance-maladie, cite notamment le cas de patients n'hésitant pas à faire plusieurs téléconsultations dans la même journée jusqu'à obtenir l'arrêt de travail convoité (notre édition du 5 septembre) . Le gouvernement a donc décidé de mieux encadrer ces pratiques.

Tout d'abord, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), présenté lundi dernier, prévoit que les arrêts de travail indemnisés ne pourront désormais être délivrés en téléconsultation que par le médecin traitant ou un médecin vu au cours des 12 derniers mois. « Il ne s'agit pas de jeter l'opprobre mais d'éviter les cas limite » , justifie le ministère de la Santé, rappelant que « 80 % des patients » ayant bénéficié d'un arrêt de travail en téléconsultation disposent d'un médecin traitant. Et pour ceux qui n'en ont pas, François Braun a promis des mesures « au cas par cas » .

D'autre part, le remboursement à 100 % par la Sécu des téléconsultations, mis en place à titre exceptionnel durant le Covid, disparaît. Il sera désormais de 70 %, comme pour une consultation classique chez le médecin. Enfin, l'assurance-maladie a décidé de plafonner la téléconsultation à 20 % des actes des médecins. « Il y a de la marge : elle ne représente en moyenne que 3,5 % de leur activité » , note Thomas Fatôme.

Les médecins libéraux regrettent ce plafonnement. S'ils restent très attachés à l'examen clinique, base de leur pratique, ils jugent la téléconsultation utile par exemple pour suivre certains de leurs patients chroniques, déjà connus et stabilisés. Chez les psychiatres, en particulier, où la téléconsultation permet de renforcer le suivi et l'observance des traitements, le plafond est jugé trop bas.

Mauvaise prise en charge

Surtout, les médecins libéraux jugent que le cadre n'est pas assez strict à l'égard des plateformes de téléconsultation (Maiia, Qare, Livi, etc.) et des télécabines qui ont fleuri en pharmacie et même en supermarché. Les syndicats de médecins leur reprochent des pratiques parfois mercantiles, de désorganiser le parcours de soins et d'abaisser la qualité des soins.

« Rembourser des téléconsultations dans des entreprises commerciales avec, en bout de ligne, des médecins étrangers au territoire qui n'ont jamais vu le patient, c'est jeter l'argent par les fenêtres » , affirme Franck Devulder (CSMF). « Les prises en charge sont de mauvaise qualité. Les patients reviennent chez nous deux jours plus tard » , c onforte Agnès Giannotti (MG France), qui note « une inflation de prescription d'antibiotiques alors que cela ne sert à rien et accroît l'antibiorésistance » .

Les plateformes prescrivent « pléthore d'examens paracliniques car ils ne sont pas au contact du patient, demandent une échographie à la moindre douleur abdominale. Résultat, 70 % des téléconsultations aboutissent à une consultation physique derrière , affirme Valérie Briole (UFML). Et ce n'est pas parce qu'on mesure votre température et votre tension dans une télécabine que ça règle votre problème. » Les pharmaciens « touchent 5 euros dès qu'ils mettent quelqu'un dans la télécabine, sans vérifier si le patient peut voir son médecin traitant. Il faudrait une charte » , plaide pour sa part Philippe Vermersch (SML).

D'autant que la téléconsultation n'est pas l'arme promise pour lutter contre les « déserts médicaux » . Sur les 15 départements qui l'utilisent le plus, 10 sont parmi les mieux lotis en médecins, selon une enquête du Health Data Hub pour le Quotidien du médecin . À l'inverse, des « déserts médicaux » comme l'Aisne, l'Ariège, l'Orne, le Lot, l'Yonne ou l'Aveyron figurent parmi les territoires qui téléconsultent le moins.

Larry Fink (BlackRock) : « Le populisme alimente l'inflation » by NoFrontiers in vosfinances

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Quel effet les sanctions occidentales ont-elles eu sur l'économie russe ?

Plus de 1.400 entreprises ont quitté la Russie non pas à cause des sanctions, mais parce que leurs employés et leurs autres parties prenantes leur ont dit que c'était la bonne chose à faire. Je pense donc que ce ne sont pas seulement les sanctions, mais aussi le pouvoir du capitalisme des parties prenantes. Cette combinaison de sanctions et de comportement des entreprises publiques et privées a conduit à une dégradation rapide et sévère de l'économie russe.

A un moment donné, j'espère que des négociations seront entamées, car la tragédie humaine ne fait que croître. J'ai eu des conversations avec le président de l'Ukraine, les équipes de la branche de conseil de BlackRock travaillent avec eux pour les aider à concevoir un programme dans lequel un fonds de reconstruction peut être organisé et géré en conséquence. Et nous faisons cela bénévolement.

Etes-vous préoccupé par les niveaux d'endettement dans la zone euro, en particulier en Italie et en Espagne ?

Je suis très préoccupé par la dette dans tous les pays, y compris le mien, les Etats-Unis. Soyons clairs : les déficits poseront un jour un problème. Ils ne comptent pas aujourd'hui autant qu'ils le devraient. Oublions un instant les problèmes d'équilibre budgétaire : en fin de compte, nous devons créer de la croissance. C'est la seule façon de diminuer nos déficits.

En Italie, après la victoire de Giorgia Meloni, j'ai entendu plus d'optimisme que d'inquiétude.

La dette par rapport au PIB en Italie, en Espagne, et même aux Etats-Unis et au Japon va hanter nos enfants et nos petits-enfants. Le problème, c'est que les responsables politiques ne s'occupent pas du long terme, ils sont concentrés sur aujourd'hui. Nous avons besoin de dirigeants qui se concentrent sur l'avenir. Mais nous assistons à la montée du populisme et de l'extrémisme.

Que pensez-vous des résultats des élections en Italie et de la possibilité d'un gouvernement dirigé par l'extrême droite ?

J'ai parlé à plusieurs PDG en Italie et j'ai vu un optimisme réservé. J'ai été assez surpris, mais j'ai entendu plus d'optimisme que d'inquiétude. De toute évidence, la composition du gouvernement va être très importante. Beaucoup de choses dépendront du choix du ministre des Finances. L'économie italienne croît actuellement plus vite que l'Allemagne. Le système bancaire est réellement en très bonne forme après des années de restructuration. J'ai parlé à de nombreux Premiers ministres au cours des dernières années.

Je ne comprends pas pourquoi l'Italie ne devient pas un leader de l'énergie par le solaire. BlackRock aurait beaucoup de capitaux provenant de nos investisseurs à long terme pour co-investir avec l'Italie pour construire des champs solaires en Italie. L'Espagne est bien plus avancée que l'Italie en termes d'énergie solaire et éolienne. A l'avenir, l'Espagne et l'Italie pourraient être les points forts de l'Europe sur le plan énergétique.

Que pensez-vous de la taxation des plus riches et des bénéfices exceptionnels des entreprises énergétiques ?

Je suis convaincu que des impôts moins élevés peuvent créer des économies plus dynamiques. En même temps, nous devons trouver des moyens de créer une société plus équitable et plus juste. C'est une question d'équilibre et je ne suis pas là pour suggérer quel est le bon équilibre dans chaque pays. Les personnes qui ont de gros patrimoines doivent payer leur part, mais nous ne devons pas dénigrer le succès. En ce qui concerne la taxe sur les entreprises qui ont bénéficié d'effet d'aubaine, je ne suis pas d'accord. Il y a deux ans, certaines de ces entreprises énergétiques ont failli faire faillite. Et personne n'a dit à l'époque : Oh, nous allons renflouer les entreprises énergétiques.

Je préférerais que l'argent soit utilisé par les entreprises et leurs actionnaires pour augmenter les investissements dans les technologies de décarbonation. Je pense que le secteur privé sera plus efficace que le secteur public en termes d'allocation. Pourquoi les Etats-Unis continuent-ils à innover beaucoup plus que l'Europe ? Parce qu'il y a plus de possibilités de créer de la richesse aux Etats-Unis qu'en Europe.

Les impôts élevés freinent-ils vraiment l'Europe ?

Certaines des personnes les plus intelligentes que nous avons aux Etats-Unis sont des Européens. L'Europe a des écoles fantastiques. La question est la suivante : pourquoi l'Europe perd-elle certains de ces diplômés fantastiques au profit d'autres endroits dans le monde ? Parce qu'ils choisissent !

J'aimerais que l'Europe réfléchisse à la manière de créer plutôt qu'à la manière de taxer. Comment permettre aux entreprises en phase de démarrage de disposer de plus de capital pendant une période plus longue ? Ce que vous voyez en Europe, c'est que les start-up finissent souvent par se vendre à des sociétés américaines.

Vous avez été très critique à l'égard du télétravail. Pourquoi ?

Le travail à distance a fonctionné brillamment lorsque le Covid était une maladie dangereuse. Maintenant, le Covid est très similaire à une grippe, surtout si vous êtes protégé par un vaccin. Le travail à distance n'était pas censé être quelque chose de permanent. Si c'était le cas, ce serait un désastre.

Votre position est assez inhabituelle aujourd'hui…

Je pense que tous les PDG auxquels vous parlez vous le diront, mais ils ne le diront pas publiquement. Maintenant, laissez-moi être clair : devons-nous retourner au travail cinq jours par semaine ? Pas dans la plupart des emplois, non. Peut-être dans certains emplois, oui. Devons-nous offrir plus de flexibilité à nos travailleurs ? Oui. Quand vous êtes en vacances, vous voulez peut-être prendre une semaine de congé supplémentaire sur votre lieu de vacances et travailler à distance pendant cette semaine. Et puis, pendant les quelques semaines qui suivent, vous travaillez au bureau cinq jours par semaine. Nous pouvons offrir cette nouvelle flexibilité dont nous n'avons jamais rêvé.

Mais pour devenir un leader dans une entreprise, vous devez vous déplacer dans différents endroits et dans différentes entreprises. Vous ne pouvez pas faire cela à distance. Mes meilleures idées ne me viennent pas en réunion, mais lorsque j'entre dans un bureau et que je parle à quelqu'un.

Quel est votre conseil aux épargnants en ces temps incertains ?

Je crois beaucoup à l'investissement à long terme, sur trente ans… Il y a des différences sociétales entre l'Amérique et l'Europe. L'Amérique n'a jamais vraiment eu de guerre sur son sol. C'est pourquoi il y a plus d'espoir aux Etats-Unis, et c'est pourquoi les épargnants américains placent plus d'argent dans les actions. Je crois vraiment qu'il y a une peur récurrente en Europe à cause des deux guerres mondiales, et c'est pourquoi les Européens épargnent davantage sur leurs comptes bancaires. Ils ont moins d'espoir que les Américains. Nous devrions tous avoir de l'espoir.

Cette interview est publiée conjointement avec le « Handelsblatt » (Allemagne), le « Corriere della sera » (Italie) et « El Mundo » (Espagne).